Intégrales (2/3)

Après Bach, voici Beethoven, toujours chez Brilliant Classics. L'objet est encore de bonne facture, chacun des 100 CD est contenu dans une pochette individuelle et l'ensemble est encore classé dans une longue boîte en carton rigide. Différence essentielle cependant, il n'y a pas de catalogue détaillé. Ni imprimé sur la boîte, ni sur support informatique. Il y a juste un bref catalogue par genre qui vous apprend que vous trouverez les quatuors sur les CD 35 à 42 ou les variations pour piano sur les CD 54 à 57. Pour plus de détail, il vous faut aller voir sur la pochette de chaque CD. Et même là, ce n'est pas immédiat : seuls sont indiqués les numéros d'opus. Si vous cherchez par exemple le 10ème quatuor (mon point G auriculaire à moi), il vous faudra d'abord aller vérifier dans la bibliographie qu'il porte le numéro d'opus 74 avant d'espérer le localiser. Je plains le mélomane occasionnel qui n'a probablement pas ce genre de table de correspondance dans sa bibliothèque. Un mauvais point aussi pour la prise de son, presque tous les enregistrements datent des années 1960 et 1970.

Le coffret ne manque cependant pas d'atouts, d'abord pour les interprètes retenus. Que des pointures. Les symphonies sont dirigées par Kurt Masur, les sonates sont jouées par Frederich Gulda, les trios et les quatuors par le quatuor Guarneri... C'est tout de même autre chose que ces vieilles intégrales qui pour des questions de coût étaient jouées par l'harmonie municipale de Frumieux-sur-Bazoches ou par l'orchestre des élèves du conservatoire de Saint-Théodule-lès-Préaux ! Ceci dit (je pinaille), je ne suis pas un grand fan de toutes les interprétations choisies ; j'aurais préféré un bon vieux Wilhelm Kempf pour tout ce touche au piano, par exemple.

Un autre atout est qu'il s'agit d'une intégrale vraiment intégrale. Il ne doit pas y avoir une seule note de musique écrite par Beethoven qui n'ait été enregistrée ici. Ainsi, un CD est entièrement consacré aux diverses chansons, épigrammes et autres canons humoristiques que le compositeur aimait à écrire en marge de sa correspondance ou au milieu de ses fameux cahiers de conversation (de petits carnets qu'il utilisait pour discuter avec ses amis – rappelons qu'il était sourd). Évidemment, ces « lieder » de quelques secondes à quelques dizaines de secondes ne présentent aucun intérêt pour qui ne parle pas allemand et ne connaît pas le contexte de leur composition ; et c'est là qu'on est content d'avoir le bon vieux Massin dans sa bibliothèque.

Hélas, l'effet pervers d'une telle intégrale et de faire ressortir le point faible de Beethoven : il a écrit beaucoup de grosses bouses. Des musiques de scène pour des pièces de théâtre aujourd'hui oubliées, des musiques de circonstance pompeuses à souhait pour le sacre du Prince-Électeur ou la nomination de l'Archevêque ou l'inauguration d'une salle de concert, une foultitude de petites pièces pour piano über-romantiques pour draguer dans les soirées mondaines en agitant sa crinière chevelue (comme cette abominable Lettre à Élise)... Contrairement à Bach, si vous piochez un CD au hasard dans le coffret, vous avez toutes les chances de vous emmerder gravement.

Ce n'est pas que Beethoven n'était pas un grand génie (je défie en duel demain à l'aube celui qui me ferait l'affront de prétendre le contraire), c'est juste que contrairement aux baroques, il était payé « à la ligne » et non pas à l'année. Et parfois, cet homme-là avait très faim.

Intégrales (1/3)

Petites impressions personnelles et subjectives sur quelques intégrales discographiques sorties plus ou moins récemment. On commence par Bach, ensuite il y aura Beethoven puis Varèse. Il existe aussi une intégrale Mozart, mais comme je ne trouve pas grand intérêt dans ce qu'il a pu écrire dans sa jeunesse, je n'allais pas me risquer à acheter l'intégrale ; il y a aussi une intégrale Chopin, mais la vie est trop courte pour s'infliger un si grand ennui.

Donc, l'intégrale Bach chez Brilliant Classics en 155 CD répartis en 5 volumes : musique de chambre, œuvres pour clavier, cantates, œuvres vocales, œuvres pour orgue. Un CD supplémentaire, destiné à être lu sur PC, contient les livrets des œuvres vocales principales. L'objet est de bonne facture, chaque CD est contenu dans une pochette individuelle et l'ensemble est classé dans une longue boîte en carton rigide, sur le couvercle de laquelle est imprimé le catalogue complet. Grâce à cet index, trouver une œuvre donnée, que ce soit par genre, par titre ou par numéro BWV est facile et rapide.

Avant tout, la grande qualité de cette intégrale, c'est la prise de son. Tous les enregistrements sont récents, le DDD est de mise systématiquement. Vous pouvez y allez à fond, il n'y a pas un souffle, pas un craquement, nada, que dalle, c'est comme si les interprètes étaient dans votre salon. Et croyez-moi, un orgue Cavaillé-Coll de six mille tuyaux dans votre salon, ça dépote.

Hélas, le point faible, ce sont les interprétations. Elles ne sont pas mauvaises du tout, mais elles ne sont pas exceptionnelles. Mon œuvre fétiche, la 2ème partita pour violon, est loin de me remuer autant les tripes que quand c'est David Oistrakh qui la joue. Le Clavier bien tempéré est pour moi quasi inaudible, trop mécanique et trop ornementé, d'autant plus qu'il est joué au clavecin — je déteste qu'on joue le Clavier bien tempéré au clavecin. Les suites pour violoncelle ne s'en sortent pas trop mal. Pour la musique d'ensemble, il me semble qu'un choix intermédiaire a été fait entre une interprétation trop authentique (petit orchestre d'instruments d'époques et ornementation exubérante) et une interprétation trop romantique (orchestre philharmonique géant où les violons ont des archets long comme ça). Le résultat est neutre et consensuel. L'avantage est que c'est probablement audible par tous, l'inconvénient est que selon ses goûts, on peut trouver que ça manque d'authenticité ou que ça manque d'un certain souffle épique.

Une intégrale de Bach, ça représente un bon paquet de musique. Ca fait plus d'un an qu'on me l'a offerte et je n'en suis toujours pas venu à bout. Le gros morceau, évidemment, ce sont les cantates. Mon amoureux et moi en écoutons une ou deux presque chaque dimanche matin — nous ne poussons cependant pas le vice jusqu'à les écouter dans l'ordre et en respectant la liturgie ! Très peu de déchet en tout cas (comme souvent chez les baroques) ; vous pouvez piocher un CD au hasard dans la boîte, vous tomberez presque toujours sur de la bonne musique. C'est loin d'être le cas avec l'intégrale Beethoven, mais ce sera le sujet du prochain billet.

Philogelos

Mon amoureux a réussi à me dénicher un recueil de blagues grecques anciennes, une sorte d'Almanach Vermot de l'Antiquité. Beaucoup de blagues sont basées sur des jeux de mot intraduisibles que de longues notes de bas de page tentent désespérément d'expliquer. Mais d'autre me font bien marrer et surtout, sont étonnamment proches de nos blagues modernes.

Ainsi, l'équivalent grec des blagues belges étaient les blagues sidoniennes (Sidon s'appelle aujourd'hui Saïda et est située au Liban ; c'est effectivement assez loin d'Athènes pour expliquer que leurs habitants passaient pour des ploucs) :

C'est un Sidonien qui voyage sur un chariot. Comme les mulets sont fatigués et ne peuvent plus avancer, le cocher les détache pour qu'ils broutent et se reposent un peu. Mais une fois libérés, ils détalent. Le Sidonien dit alors au cocher : « Abruti ! Tu vois, les mulets courent très bien, c'est le chariot qui nous ralentit ! » 

La vitupération des élites était un sport aussi apprécié qu'aujourd'hui. Dans celles-ci, on peut remplacer intellectuel par énarque ou par polytechnicien, ça marche tout aussi bien :

C'est un intellectuel, un chauve et un coiffeur qui voyagent ensemble. Ils bivouaquent dans un endroit désert et décident de faire des tours de veille de quatre heures chacun pour surveiller leurs affaires. C'est au coiffeur que revient la première veille et pour s'amuser, il rase l'intellectuel pendant son sommeil ; puis il le réveille une fois son quart terminé. L'intellectuel, en se réveillant, se gratte la tête et constate qu'il n'a plus un cheveu. « Ah, s'écrit-il, ce maudit coiffeur s'est trompé, au lieu de me réveiller, il a réveillé le chauve ! » 

Quant à celle-là, elle a subsisté jusqu'à aujourd'hui, puisqu'il traîne dans les cours de nos écoles une blague équivalente à base de pneus qu'il faut dégonfler pour que le camion passe sous un tunnel :

C'est un intellectuel qui a du vin dans des amphores soigneusement scellées. Un esclave fait un trou en bas de l'amphore et tire du vin. Le propriétaire s'étonne que le niveau baisse alors que les sceaux sont intacts. Quelqu'un lui suggère que le vin fuit peut-être par le bas. « Espèce d'imbécile, rétorque l'intellectuel, ce n'est pas en bas qu'il en manque, c'est en haut ! » 

C'est pour ça que j'aime lire les auteurs grecs et surtout latins : c'est fascinant de voir à quel point ces peuples nous sont culturellement proches, à quel point on rigole des mêmes choses, à quel point on se pose les mêmes questions sur la vie, l'univers et le reste, et à quel point sur beaucoup de sujets, on y apporte les mêmes réponses.

Fête Nationale

Je suis tombé comme un débutant dans les rets de nos amis suédois. Alors que nous allions chez IKEA dans le seul but d'acheter une suspension pour mon amoureux, j'en suis revenu avec moult lampes, appliques, rideaux, plantes vertes et autres bibelots pour chez moi. Vraiment, ils sont très forts en marketing. Bon, le côté positif de la chose, c'est que mon appartement commence à être vaguement habitable. Il serait temps, depuis cinq ans que j'y vis. Prochaine grosse dépense à prévoir : remplacer le canapé.

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La fête nationale (tout comme la commémoration d'une victoire sportive) se trouve à la conjonction de tout un tas de choses dont je me méfie : un sentiment nationaliste, des gens bourrés à tous les coins de rue, la liesse populaire, le mouvement de foule. Mon psychiatre a cru un moment que je n'aimais pas la foule parce que j'avais peur de m'y dissoudre, peur d'y perdre mon individualité, peur que les idées du groupe s'imposent à moi et abolissent mon libre arbitre ; il n'avait rien compris, c'était exactement l'inverse. Je n'aime pas la foule parce que je sais que je n'ai justement aucune chance de m'y dissoudre.  « Are there any queers in the theatre tonight ? Get them up against the wall ! »  chantait le dictateur de Pink Floyd ; on est loin d'une dictature, mais je sais bien que j'ai plus la tête (et le nom juif, et l'orientation sexuelle, et la peau mate, et les idées) d'un montré-du-doigt que d'un montreur-du-doigt. Alors les festivités populaires, bof, très peu pour moi. Surtout si comme dimanche soir, le feu d'artifice est tiré sur fond de Johnny Hallyday et de Danny Brillant, sous l'approbation visible du public : ça, ça me ferait presque encore plus peur que les démons irrationnels dont je viens de parler...

La fête nationale, c'est aussi le défilé militaire et comme disait le regretté moustachu,  « la musique qui marche au pas, ça ne me regarde pas. »  Je ne suis pas antimilitariste, je connais l'importance des missions de l'armée, mais l'intérêt du défilé, ça me dépasse. À mes yeux, c'est juste le plus grand concours de bite jamais organisé, et ça se passe tous les ans sur les Champs Elysées. Les commentaires de Jean-Claude Narcy sont éloquents : l'école qui forme les meilleurs officiers, les parachutistes qui ont remporté le plus de titres, le corps d'armée qui a les plus gros engins, le régiment qui fait les missions les plus dangereuses, le truc le plus ceci et le machin le plus cela. Un concours de bite, je vous dis. Et les militaires interviewés parlent d'émotion, d'honneur, de fierté... des termes qui en la circonstance me semblent aussi incongrus que le lemme de Zorn à un guerrier Massaï. Après, s'il se trouve des gens à qui ça fait plaisir de défiler et d'autres à qui ça fait plaisir de les regarder, grand bien leur fasse, à chacun ses petites perversions. C'est juste que moi, la musique qui marche au pas, vraiment, ça ne me regarde pas.

Par contre, je me demande bien ce qu'a ressenti Kad Merad à lire la déclaration des droits de l'homme devant des chefs d'État dont il est notoire que certains l'utilisent moins comme principe fondateur de leur régime que comme brouillon pour rédiger des contrats commerciaux au verso — voire comme papier toilette. A-t-il eu l'impression de faire une chose éminemment subversive ? Ou bien a-t-il plutôt eu l'impression d'être le complice d'une mascarade grotesque ?

Sept ans au Tibet

Heinrich Harrer relisait incrédule la lettre qui l'invitait à s'entretenir l'après-midi même avec Gyalyum Chemo. Bien sûr, il irait ; on ne refusait pas une invitation de la part de la mère de Sa Sainteté le quatorzième Dalaï Lama, émanation d'Avalokiteshvara, le bodhisattva de la compassion. Mais il ne pouvait s'empêcher de se demander ce que cette honorable femme pouvait bien lui vouloir, à lui, le jeune Autrichien qui s'apprêtait à quitter définitivement le Tibet quelques jours plus tard. Très intrigué, il se rendit au rendez-vous.

Gyalyum Chemo était une femme de petite taille, aux cheveux très noirs et à la peau sombre, comme toutes les tibétaines. Elle était issue d'un milieu pauvre, mais le statut de son fils lui avait conféré quelques avantages, et c'est en tenue d'apparat qu'elle reçut Heinrich.

 – Monsieur Harrer, connaissez-vous le protocole concernant mon fils, Sa Sainteté le Dalaï Lama ?
 – Euh... Dans les grandes lignes...
 – Voici. En Sa présence, vous devez toujours vous tenir courbé, en signe de soumission, les mains jointes. Vous devez toujours vous asseoir plus bas que lui. Vous ne devez jamais le regarder dans les yeux. Vous ne devez jamais parler avant qu'il ne vous y invite. Vous devez uniquement vous adresser à lui à l'appelant Votre Sainteté. Vous ne devez jamais lui tourner le dos. Et surtout, surtout, vous ne devez jamais le toucher.

Heinrich écoutait, amusé. Il but une gorgée de son thé salé au beurre de yack.

 – Mais, honorable Gyalyum Chemo, pourquoi m'énoncez-vous ces règles ?
 – Parce que mon fils a exprimé le désir de vous rencontrer. Ses conseillers n'ayant pas autorisé une audience privée, vous m'accompagnerez lors de ma prochaine visite au palais.

Quelques jours plus tard, ils gravissaient ensemble les escaliers quasi verticaux qui menaient au Potala. Les décors aux couleurs chaudes, l'odeur omniprésente de l'encens, ces moines qui allaient processionnant et psalmodiant, tout ceci conférait au palais une ambiance unique, mystérieuse, envoûtante. Cependant que Gyalyum Chemo le conduisait au travers d'un dédale de couloirs, Heinrich observait les lieux, tantôt amusé par ce que ses yeux d'Occidental trouvaient du dernier kitch, tantôt intimidé par le côté religieux de l'endroit. Enfin, une porte à double battant s'ouvrit et ils furent introduit en présence de Sa Sainteté.

Le Dalaï Lama était assis en tailleur, sur un trône surélevé aux couleurs vives, tout au fond de la pièce. Il était jeune, quinze ans peut-être et derrière ses lunettes, ses yeux pétillaient de malice. Deux moines, probablement des ministres de son gouvernement, siégeaient à ses côtés, légèrement plus bas que lui. Gyalyum Chemo s'approcha en baissant les yeux ; à une vingtaine de pas du trône, elle effectua trois courbettes rituelles, touchant successivement son front, sa poitrine, son ventre, s'inclinant à genou puis se relevant ; Heinrich l'imita maladroitement, sous le regard amusé du jeune Dalaï Lama. Puis ils s'assirent, le regard toujours baissé vers le sol.

Le jeune chef spirituel les bénit, puis invita l'Autrichien à s'avancer jusqu'au trône. Heinrich hésita un peu, craignant de commettre un impair ; rassuré quand il aperçut du coin de l'œil Gyalyum Chemo qui lui faisait signe de s'exécuter, il approcha, courbé, les mains jointes. Mais à sa grande surprise, sitôt qu'il fut à sa portée, l'adolescent éclata de rire et oubliant tout protocole, lui passa vigoureusement la main dans la chevelure.

 – Tête jaune ! Tête jaune ! Je n'avais jamais vu personne avec des cheveux de cette couleur ! C'est incroyable ! Tous les gens sont comme toi, dans ton pays ?
 – Euh... Oui Votre Sainteté, beaucoup ont les cheveux blonds.
 – Et tes bras sont de la même couleur, aussi ?
 – Oui, Votre Sainteté. Heinrich releva une manche de sa veste, découvrant un avant-bras couvert de duvet blond.
 – Extraordinaire ! Et tes jambes aussi, sont de cette couleur ?

Heinrich hésita, jeta un regard interrogateur à Gyalyum Chemo derrière lui, puis finalement exhiba en souriant une jambe à la pilosité jaune comme les blés. L'adolescent semblait fasciné. Il se pencha vers Heinrich, et baissant la voix pour ne pas être entendu de ses ministres, lui demanda enfin d'un air gourmand :

 – Et tu es actif ou passif ?

Contact

Le Docteur Eleanor Arroway se méfiait des ordinateurs. Ces machines excellaient à trouver une aiguille dans une meule de foin - ou plutôt en l'occurrence, un signal émis par une civilisation extraterrestre dans un gros tas d'étoiles - mais à condition de savoir quel genre d'aiguille chercher. Or ni elle ni aucun ordinateur ne savaient à quoi s'attendre. Un signal extraterrestre pouvait se présenter sous n'importe quelle forme. Son instinct l'aiderait davantage qu'un programme informatique, pensait-elle avec raison ; aussi passait-elle ses journées au pied des gigantesques paraboles, le casque vissé sur les oreilles, à écouter le chant des étoiles.

Le signal espéré se manifesta un soir. Une petite étoile de la constellation du Grand Sacquebute émettait soudain des bruits sourds et réguliers, comme un cœur qui se serait mis à battre à quelques dizaines d'années-lumière de la Terre. Eleanor n'avait jamais rien entendu de semblable ; et surtout, ces battements se manifestaient par salves. Deux coups, puis trois, puis cinq, puis sept, puis onze, puis treize, puis dix-sept, puis dix-neuf... et ainsi de suite jusqu'à quatre-vingt dix-sept. Uniquement des nombres premiers. Aucun phénomène naturel connu ne pouvait expliquer un signal de cette forme. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, nous entrions en contact avec une civilisation étrangère, par delà l'immensité cosmique.

Le lendemain, le signal changea. Des salves parfaitement régulières cette fois-ci, mais entrecoupées d'une sorte de bruit de fond. Il ne fallu pas longtemps avant qu'un des ingénieurs présents dans la salle de commande du radiotélescope ne reconnût la forme caractéristique d'un signal vidéo. Fébrilement, on programma un ordinateur à reconstruire l'image ; il fallu tâtonner un peu, déterminer l'encodage, le nombre de lignes, ajuster la chrominance - de toute évidence les yeux de ces aliens n'étaient pas sensibles au même domaine spectral que nous. Enfin l'image put être projetée à l'écran.

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À contempler ce qui à n'en pas douter était un organisme doué de conscience et vivant sur une autre planète, l'émotion submergea l'assistance. D'autant plus que cet extraterrestre nous ressemblait énormément ! Aussitôt une pléiade de spécialistes se penchèrent sur l'image. Des biologistes confirmèrent la proximité de ce spécimen avec l'espèce humaine ; des médecins affirmèrent qu'il s'agissait d'un mâle ; des anthropologistes, se basant sur les symboles mystiques couvrant ses vêtements et sur l'allure de son couvre-chef, émirent l'hypothèse que nous étions en présence d'un haut dignitaire religieux.

Quelques jours plus tard, le signal changea encore. On supposa qu'il s'agissait cette fois-ci d'un texte ; il semblait logique qu'après ce premier contact visuel, la civilisation alien tente de communiquer. Et puis on s'attendait aussi à ce qu'une image religieuse soit accompagnée, d'une façon ou d'une autre, d'un message prosélyte. Devant l'importance de l'événement, Eleanor n'eut aucune difficulté à s'attacher la collaboration des plus grands spécialistes mondiaux. Des mathématiciens de plusieurs services de contre-espionnage, des linguistes de plusieurs grandes nations, des informaticiens, tous s'attelèrent à l'étude du message. Après des mois de travail, le texte déchiffré put enfin être divulgué au public :

ba la c ma nouvelle caskète lotre je lavé perdu lol tou ceu ki veulent laché vos komz

Le lendemain, tandis que le Docteur Arroway sombrait dans une grave dépression, le programme SETI était définitivement abandonné.

Le Grand Changement Vocalique

Je tombe totalement des nues en apprenant ce soir l'existence du Grand Changement Vocalique (voilà un nom qui ne dépareillerait pas dans un roman de Spinrad !). Il s'agit d'un changement radical dans la façon de prononcer l'anglais, survenu principalement entre 1400 et 1700. En gros, avant, les voyelles se prononçaient comme en latin, ou disons, comme les prononcerait un français actuel qui lirait un texte anglais sans savoir parler anglais ; et soudain, en 300 ans à peine, cette prononciation disparaît et est remplacée par la prononciation moderne. Tout est expliqué ici, exemples à l'appui.

Le plus drôle est que si je comprends bien, on ne sait absolument rien des raisons de cette mutation. L'hypothèse qui semble prévaloir serait que le « e » se serait prononcé de plus en plus en avant dans la bouche, jusqu'à devenir /i/ (c'est ainsi que feet devint /fit/). Ce changement introduisant de nombreuses ambiguïtés à l'oral, dans le même temps, il a fallu commencer à prononcer le « i » comme un « a » pour ne pas le confondre avec l'ancien « e », ce qui a introduit de nouvelles ambiguïtés, etc. Par réaction en chaîne, la prononciation de toutes les voyelles en aurait été bousculée. Une hypothèse suppose que tout cela aurait commencé avec l'émergence de la classe moyenne, qui pour se différencier du bas peuple et se rapprocher de l'aristocratie, se serait mise à parler avec un accent particulier. On évoque aussi l'influence d'une possible vague d'immigration étrangère, de la Peste Noire qui en décimant les basses couches sociales aurait éliminé le parler populaire, ou l'influence de la Guerre de Cent Ans qui aurait incité les gens à adopter une prononciation « la moins française » possible. Voir la wikipedia anglophone.

En tout cas, je comprends soudain plein de choses – enfin surtout deux. D'une part, ça explique pourquoi l'anglais semble n'avoir aucune règle de prononciation. J'exagère à peine en disant qu'il est impossible de prononcer correctement un mot si on ne l'a pas entendu auparavant ; le « i » et le « y » peuvent tout aussi bien se prononcer /i/ que /aï/, le « a » peut tout aussi bien se prononcer /a/ que /eï/, etc. C'est simplement que ce grand changement vocalique n'a pas affecté tous les mots de la même manière, tandis que l'orthographe, elle, est resté pratiquement inchangée. D'autre part, ça explique cet accent exagérément français que prennent les Tri Yann pour chanter l'hymne Ye Jabobites : je suppose qu'ils essayent juste de s'approcher de la prononciation d'époque.

Coïncidence, il se trouve qu'en ce moment j'écoute beaucoup de consort songs élisabéthaines. C'est incroyablement beau et reposant. Mais le disque devrait être vendu avec du Prozac, parce que franchement, ils n'avaient pas l'air de rigoler tous les jours, sous la Renaissance Anglaise. Pratiquement tous les textes sont des hymnes à la mort, à la douleur, aux amours malheureuses... Pas étonnant qu'un tel héritage ait donné naissance aux sœurs Brontë 200 ans plus tard !

Venus' birds, whose mournful tunes
Sing lullaby to my unrest,
For so partaking of my wrongs,
In my bosom build your nest.
Lulla, lullaby,
Love live loyal or I die.

Pour une fois, je n'ai même pas besoin d'enfreindre la loi en mettant le MP3 moi-même, puisqu'on trouve la vidéo partout. Et on remarquera qu'Andreas Scholl ignore tout du Grand Changement Vocalique, puisqu'il emploie clairement la prononciation moderne.

Ergonomie

Dans un monde idéal, les objets qui nous entourent nous rendraient la vie plus facile et nous déchargeraient des tâches pénibles. Dans le vrai monde, les objets qui nous entourent sont conçus par des gens qui ignorent superbement le sens du mot ergonomie.

Avant, j'avais une cafetière dont l'élégance du design rivalisait amplement avec les qualités gustatives de son café. Hélas, l'engin se révéla rapidement être un calvaire à utiliser : le récipient était indissociable de la base contenant l'électronique, il était donc impossible de le passer sous l'eau pour le nettoyer. J'ai une machine à croque-monsieur dont le cordon d'alimentation est désespérément court - je suppose que son concepteur a pris son pénis comme modèle pour le dessiner. L'appareil est inutilisable sans rallonge. À propos de rallonge, je dirais bien deux mots au type qui dans ma cuisine a placé les prises de courant à l'opposé du plan de travail, à un endroit où il n'y a aucune surface plane à proximité susceptible d'accueillir un appareil électrique.

À l'époque où j'étais du genre fumeur, j'ai plusieurs fois constaté que les concepteurs de voiture étaient du genre fumiste. Ainsi cette BMW où atteindre le cendrier nécessitait de faufiler précautionneusement sa cigarette et sa cendre prête à tomber entre divers replis de la planche de bord ; opération impossible à réaliser sans quitter la route des yeux. Ou alors cette Super Cinq, où il était interdit de tenir sa cigarette entre le majeur et l'index de la main droite tout en passant les vitesses : le levier étant trop proche de la planche de bord, la cigarette s'écrasait dessus lorsque l'on passait la marche arrière, la 1ère, la 3ème ou la 5ème. Je me rappelle aussi de la Coccinelle, où c'était carrément le pare-brise qui était trop proche du volant, rendant impossible toute manœuvre avec une clope à la main. (Oui Ludwig j'avoue, une fois il y a très longtemps, j'ai fumé dans la Coccinelle.)

Le truc qui m'horripile en ce moment, ce sont les DVD. Je ne demande pas grand chose, juste que les films démarrent toujours en VO avec les sous-titres français. D'ailleurs, les concepteurs de mon lecteur ont bien compris que c'était une fonctionnalité utile, vu que mon appareil la propose. Sauf que ça ne marche pratiquement jamais ! Je suppose que ce sont les éditeurs de DVD qui n'inscrivent pas les bonnes informations sur les disques... Heureusement, mon lecteur possède aussi deux touches subtitle et audio qui permettent de faire défiler les langues disponibles sans passer par les menus et sans interrompre la lecture. Sauf que là encore, ça ne marche pas toujours. Avec bon nombre de DVD, appuyer sur une de ces touches ne fait rien d'autre qu'afficher un joli « commande non disponible » en haut à gauche de l'écran. Encore un problème avec les éditeurs, je suppose.

Dans ces cas-là, il faut donc passer par le menu du DVD lui-même. Et c'est abominablement anti-ergonomique ! Non seulement le menu lui-même n'est pas toujours clair (genre, quand les options sont disposées en diagonale à l'écran, il faut utiliser les flèches gauche / droite ou bien les flèches haut / bas pour les faire défiler, hein ?) mais en plus, il n'y a pas deux disques avec des menus identiques. À chaque fois, il faut tâtonner, se tromper, revenir en arrière, ah non zut c'était pas cette touche, remonter d'un niveau, recommencer, etc. En général, je demande à mon amoureux de s'en charger, moi ça m'énerve trop.

Mais tremblez, designers et concepteurs de tous poils ! Car le jour où je serai maître de l'Univers, il y aura une épreuve d'ergonomie coefficient 8 au baccalauréat, et toute personne qui souhaitera commercialiser un appareil sera condamnée à l'utiliser d'abord lui-même...